1987 ou 1988. Je reste hypnotisée : là, sur l’écran de la télévision, une main de calligraphe est en train d’écrire. De danser, plutôt. Évidemment, "je veux faire pareil !", donc peu après, j’achète un stylo de calligraphie et de l’encre sépia (oui, pour "faire ancien", forcément). En quelques années, car c’est le temps et non la plume qui fait le calligraphe, entre livres spécialisés, porte-plumes, encres délicates, maltraitance de hampes et ratages de hastes, ma main acquiert une certaine habitude. Mais pas le souffle.
Calligraphie, art de la belle écriture selon l'étymologie, "art des sots" voire expression péjorative selon d'autres. Réduire cette discipline aux exercices plus ou moins laborieux d'apprentissage du ductus de chaque lettre serait pourtant aussi idiot que d'assimiler la musique au travail des gammes, la danse aux exercices à la barre, la littérature à de la grammaire. De même que beaucoup de gens savent écrire sans être des écrivains, bien des gens calligraphient sans être calligraphe, et j'en fais partie.
Il ne s'agit pas là de fausse modestie : pour qu'une calligraphie se suffise à elle-même, il faut une légèreté du geste, une rapidité que je n'ai jamais vraiment eue (pour avoir une idée du degré de perfection que peuvent atteindre certaines calligraphies, voir par exemple celles de Claude Mediavilla). Une rapidité, d'ailleurs, que j'envie... aux taggeurs. Même si ce qui jaillit de leurs bombes de peinture n'est pas forcément esthétique, la plupart des tags possèdent un certain rythme, et le jeu des déformations sur la longueur des lignes qui forment les lettres n'est pas sans rappeler, parfois, la calligraphie arabe.
Le calligraphe qui m'a d'ailleurs le plus inspiré est Hassan Massoudy : j'ai assisté à une de ses conférences-démonstrations en 1993 ou 1994, et j'en suis restée pantoise, autant devant son talent que devant sa gentillesse et son attention au plus petit détail (comme celui de retirer lentement un document d'un rétroprojecteur pour éviter que la salle à moitié dans la pénombre se retrouve brutalement baignée dans une lumière trop crue...). De telles calligraphies ont un sens même lorsqu'on ne maîtrise en rien la langue dans laquelle elles sont écrites, mais j'ai tout de même fini par prendre à la fac un an de cours d'Arabe classique, pour le seul plaisir de comprendre davantage son travail.
Qu'il ne soit pas dit que la calligraphie ne m'apporté que la frustration de ne pas avoir la main assez leste ! J'ai toujours éprouvé beaucoup de plaisir dans le simple geste d'écrire, et j'ai même le sentiment d'avoir finalement pu trouver mon propre chemin de traverse avec les calliphotographies.