Toutes les filles connaissent un jour leur "période photos" ? C’est en tout cas ce qu’affirmait la réalisatrice Sofia Coppola dans une interview parue à l’époque de la sortie de Lost in translation début 2004. La mienne a probablement commencé pour de bon l’année où j’ai passé mon bac. En participant à l'éphémère embryon de club photos qui s'est créé au lycée, j'ai pu faire d'une pierre deux coups : explorer pour une petite exposition collective des thèmes qui m'étaient chers, en même temps que nous explorions les bâtiments de la cave au grenier. Littéralement.
1993, les calliphotographies : et la lumière fut.
Le lycée comme vous ne l'avez jamais vu" : lorsque j'ai proposé ce genre de thème pour l'exposition du club-photos, le but avoué était de photographier la multitude de détails qu'on ne voit pas ou plus alors qu'on les a devant soi tous les jours. Le but un peu moins avouable était surtout de pouvoir visiter les coulisses de ce vénérable établissement, ainsi que de trouver le moyen de monter sur le clocheton qui surplombe avec sa grosse horloge le toit de l'ancien bâtiment du lycée... Le résultat a dépassé mes espérances, puisqu'accompagnés par une prof elle-même armée de son reflex et une de ses amies photographe professionnelle, nous avons obtenu l’autorisation de passer une journée dans le lycée désert pendant les vacances, dûment munis d'un trousseau de clés qui ouvrait à peu près toutes les portes. Y compris, mais oui, celle qui menait au fameux clocheton ! Je n'ai pas été déçue : l'escalier qui y mène est digne du Nom de la Rose, le grenier est magnifique, le cimetière de tables et de chaises dans la cave fascinant.
Puisque chacun avait la possibilité de présenter des photos personnelles en plus de l'exposition collective, j'ai choisi de mettre en scène en très gros plan des articles de bureaux (même aujourd'hui, je musarde encore et toujours avec plaisir dans les rayons de fournitures scolaires !), papiers, crayons, ainsi que du matériel de calligraphie, notamment des plumes, posées sur des photos de classe datant de l'époque où ma mère a fréquenté le même lycée. Je voulais aussi voir s'il serait possible de rendre en photo une page d'écriture se reflétant dans la plume d'un stylo à encre comme dans un miroir : cela a donné l'insecte, la première d'une longue série de calliphotographies.
Calliphotographies : comment ? pourquoi ?
Cette envie de photographier des reflets d'écriture dans des instruments d'écriture est probablement née pendant certains cours ennuyeux durant lesquels j'observais le phénomène avec mon stylo à encre. Puisque j'avais envie de faire des très gros plans, mon appareil photo ne suffisait pas, mais j'ai eu la chance de pouvoir emprunter tout le matériel sans aller bien loin : objectif macro, pied, déclencheur souple, mon père avait tout ce qu'il me fallait. Une pile de dictionnaires pour surélever les objets à photographier, une lampe d'architecte, quelques essais en lumière du jour, les choses se sont toujours faites de façon tout à fait empiriques. D'ailleurs en travaillant en aussi gros plan, certaines zones étaient systématiquement floues sur les photos sans que je puisse toujours prévoir à quel point : aller chercher les photos était donc à chaque fois une surprise, bonne ou mauvaise ! Ce flou donne, je trouve, un côté nébuleux qui convient très bien au sujet.
Si au début le principe des calliphotos était d'utiliser la surface réfléchissante des instruments d'écriture (comme dans la série des "Gnomons", où un capuchon de stylo est posé debout, tel un gnomon de cadran solaire), j'ai fini par élargir ce principe à d'autres objets réfléchissants n'ayant strictement plus rien à voir avec l'écriture : ainsi, une grosse louche directement issue de l'argenterie de ma grand-mère figure sur un très grand nombre de mes photos ! (par exemple celle de gauche ci-dessus).
À l'exception des photos prises spécialement pour un concours sur un thème précis (le printemps, la musique...), ce qui est écrit a toujours un sens pour moi : il s'agit toujours de textes que j'aime. Une autre façon de rendre hommage à Baudelaire, Montaigne, Bachelard ou Shakespeare...